Les îlots des Bucinares
 

l'île des chevaux, Cavaddu (Cavallo) 

La Corse a connu ses conflits territoriaux à propos des îlots du Sud. Face à l'expensionnisme (supposé) de la Sardaigne, il a même été question en 1792, d'envahir l'île voisine.

Mémoire de conflits de souveraineté...

Longtemps, les cartographes de la Corse et de la Sardaigne ont considéré les Îlots situés entre les deux îles, comme des éléments sans grand intérêt. Certains, comme le grand cartographe hollandais Ortelius, ne les représentaient pas, tandis que chez d'autres, comme Gerhard Mercator ou Willem Blaeu, elles n'étaient qu'un élément du décor, placées un peu n'importe comment. En Général, trois îles apparaissaient, comme trois petits cailloux, que l'on plaçait par convention à l'extrêmité septentrionale de la Sardaigne, bientôt accompagnées d'une minuscule quatrième île située entre les deux premières qui pourrait n'être qu'une erreur de copiste ! Et l'on sait qu'en ce qui concerne les "détails", les cartographes adoptent souvent les conventions mises au point par leurs prédécesseurs...

L'un d'eux, Zaharias Heyns, en 1598, qui n'en dessinait que trois à quelques encablures de la Sardaigne dénommait - pour la première fois semble-t-il - deux d'entre elles "Figo" et "Tolata", tandis que l'une des dernières cartes de Mercator, en 1628 appelait une île située près de l'emplacement actuel de la Maddalena, "Île Rosta" aussitôt reproduit sous le nom de "Fossa" sur celles de Philip Cluver en 1659 et 1682 et d"Isola Rossa" sur la superbe carte de Nouvel Atlas de Joan Blaeu en 1669 !

En fait, les premières cartes se rapprochant des réalités furent la belle carte des Côtes maritimes des Îles de Sardaigne et de Corse de Francesco Maria Levanto imprimée en 1664 et surtout, pour la partie sarde, la carte de Sardaigne levée par le grand hydrographe français J.Petré, restée manuscrite et conservée aujourd'hui à Vincennes.

Peu de temps après - mais nous sommes déjà à la fin du XVIIe siècle - certaines cartes deviennent plus précises, ce qui n'exclut pas d'ailleurs de temps à autre le retour à des versions plus classiques, chez des cartographes se bornant à reproduire des cartes anciennes. Ainsi l"Isola Rossa" réapparaîtra encore dans la carte de Peter Conrad Monath en 1736 et dans celle de Robert de Vaugondy en 1749 !

Question politique

Un tournant apparaît avec les premières dénominations précises. Une carte manuscrite française de l'extrême fin du XVIIe siècle place ainsi l'île appelée "Les Chevaux", une autre appelée "Lavezzi", et puis les îles "Budelli", "Cabrera", de "La Maddalena", etc... C'est fait dans un beau désordre, mais le pli est désormais pris.

Les cartographes prennent l'habitude d'achever leur carte de la Corse par les îles des Bouches de Bonifacio, la somptueuse carte d'Hyacinthe de La Peigne vers 1740 représente encore un petit bout de Sardaigne, mais le bout de la Corse porte désormais le nom de Bouches de Bonifacio, les îles restant mêlées, situation aussitôt corrigée par Jacsques-Nicolas Bellini en 1749 : sur les cartes qui suivront, anglaises ou françaises, la Corse s'achève avec les Lavezzi.

C'est que la question est désormais politique. A qui appartiennent donc ces îles ? Dans un Mémoire rédigé vers 1780 par les archiprêtres bonifaciens Meglia et Trani, ces derniers affirment << qu'il est vrai et incontestable que les îles de la Madeleine autrement dites les Bocinares ou Bouches de Bonifacio, dénommées particulièrement la Madeleine, Cabrera, Saint-Etienne, Spargi, Budello et Rizuola ont de temps immémorial fait partie du territoire de la communauté de Bonifacio soit pour le spirituel soit pour le temporel >>.

Et de détailler : sur le plan spirituel - et le fait est confirmé par des documents des archives génoises - l'église de l'îlot Santa Maria de Budelli dépendait du bénéfice de La Trinité de Bonifacio et les populations de ces îles venaient, n'<< ayant plus de vicaire pour les assister >> payer la dîme au curé de Bonifacio, et faire leurs Pâques, baptiser leurs enfants, célébrer leurs mariages dans cette cité ; sur le plan temporel, nombre d'entre eux, originaires de Bonifacio ou du Sud de l'île, possédaient des maisons à Bonifacio où ils habitaient une partie de l'année tandis que les Bonifaciens tiraient des dites îles leur bois de chauffage, y faisaient un peu de blé et y faisaient mener par des bergers quelques << quarante bandes de bêtes à cornes >> au moment de la conquête menée par les Sardes.

Investiture

En 1709, toutefois, c'est du Trésor Royal (la Camera Reggia) de Sardaigne, que Giacomo Antonio Carbone, consul général de Gênes en Sardaigne, obtint une investiture pour trois îlots, La Maddalena, Spargi et Cabrera. Il se proposa, en échange, d'en faire chasser les bergers et d'y faire construire deux tours et une église. Mais Gênes s'opposa à cette investiture, obtenue par ailleurs d'une Sardaigne passée aux mains de l'empereur Charles Quint au cours de la Guerre de Succession d'Espagne, en 1708.

Carbonne fut emprisonné dés la fin du conflit en 1714, perdant en outre sa place et le bénéfice de son investiture. Les droits de Gênes sur l'ensemble des îles paraissaient à tous indiscutables et d'ailleurs, la Sérénissime avait, à plusieurs reprises, concédé plusieurs de ces îles à des particuliers.

En fait, pour tous les témoins, ces îlots, anciens repaires de navires turcs aux XVIe et XVIIe siècles - et qui continuent quand même à subir de nombreuses déprédations de la part des corsaires venus du Maghreb aux dires des Bonifaciens - sont des zones de non-droit, restées pratiquement inhabitées jusque vers 1650.

Plusieures affaires criminelles sont évoquées au hasard de descentes effectuées par de véritables chasseurs de primes, comme le major Buttafoco. Lors d'une de celles-ci, y sera tué le bandit Giovan Paolo Santo, dit "le Turc", qui s'y était réfugié avec une bande de hors-la-loi zicavais. Toutes les concessions prévoient la construction d'édifices de défense.

Enquêtes secrètes

Dès la conquête de la Corse, plusieurs Bonifaciens font connaître aux autorités françaises ce qui leur apparaît comme une nouvelle situation : en mars 1767, écrivent-ils, << profitant des troubles qui accablaient la Corse >>, le roi de Sardaigne fait débarquer des troupes dans les îles proches de la Sardaigne << contre le droit des gens et des nations >> et s'en est emparé << par la force des armes >>. L'expédition, menée par un certain chevalier Brandelli, ne déboucha sur aucune contestation lors des premières années. Une tour fut même construite à Villa Marino, le port de l'île de Santo Stefano où le roi installa une garnison.

Pourtant, dès la réalisation du Plan Terrier, poussées par les Bonifaciens, les autorités royales reviendront sur la question de ces droits et plusieurs ministres - comme Charles-Eugène-Gabriel de La Croix, marquis de Castries, secrétaire d'État à la marine en 1782 - diligenteront des enquêtes. Celles-ci - menées scrètement pour éviter tout conflit dans les îles "sardes" - sont une mine d'informations nouvelles qu'il conviendrait un jour d'éditer pour permettre aux modernes journalistes de pouvoir s'exercer au doux plaisir de la comparaison : ainsi apprend-on qu'il conviendrait de dessécher les marais de Cavallo, pour y faire du blé et de l'orge, surveiller l'île pour éviter le développement de la contrebande... Qu'elle est pratiquement inhabitée une grande partie de l'année et qu'on y trouve une chapelle dont << on ne sait point en quel temps elle fût bâtie >> et qui << au surplus n'a rien de remarquable >> !

Mais, bien que les revendications bonifaciennes n'aient pas abouti, elles n'en serviront pas moins de terreau à l'idée de la tentative de conquête de la Sardaigne en 1792. 


D'après un texte de Antoine-Marie Graziani "Querelle frontalière" paru dans "Corsica"