Gustave FLAUBERT


Extraits de "Voyage aux Pyrénées et en Corse" :
Plages / Nuit Corse / L'Auberge / Le Maquis de la Mémoire / Les Animaux Domestiques / Les Chênes-Lièges / Crépuscule / L'Orange Coupée / Lumières / La Mer / Les Pâtres / Ruines / La Mer Tyrrhénienne / Bastia.


PLAGES...

Notre guide nous chantait je ne sais quelle ballata que je n'écoutais pas, laissant buter mon cheval à chaque pierre et tout ébloui, étourdi de tant de soleil, de tant d'images, et de toutes les pensées qui arrivaient les unes sur les autres, sereines et limpides comme des flots sur des flots. Il faisait du vent, un vent tiède qui venait de courir sur les ondes, il arrivait de là-bas, d'au-delà de cet horizon, nous apportant vaguement, avec l'odeur de la mer, comme un souvenir de choses que je n'avais pas vues. J'aurais presque pleuré quand je me suis enfoncé de nouveau dans la montagne. Non ce n'est jamais devant l'océan, devant nos mers du Nord, vertes et furieuses, que les dix mille eussent poussé un cri d'immense espoir dont parle Xénophon; mais c'est bien devant cette mer-là, quand, avec tout son azur, elle surgit au soleil entre les fentes de rochers gris, que le cœur alors prend une immense volée pour courir sur la cime des ces flots si doux, à ces rivages aimés, où les poètes antiques ont placé toutes les beautés, à ces pays suaves où l'écume, un matin, apporta dans une coquille la Vénus endormie.


NUIT CORSE

J'avais éteint mon flambeau, et la lune avec tous ses rayons entrait dans ma chambre et m'éclairait comme en plein jour. Je me levai et je regardai la campagne, je voyais les chèvres marcher dans les sentiers du maquis et sur les collines; çà et là les feux de bergers, j'entendais leurs chants; il faisait si beau qu'on eût dit le jour, mais un jour tout étrange, un jour de lune. Étant arrivé de nuit dans le village, je n'avais pu voir le paysage où il se trouve placé, mais il m'était maintenant facile d'en saisir tous les accidents, tout aussi bien qu'en plein soleil. Entre les gorges des montagnes, il y avait des vapeurs bleues et diaphanes qui montaient et qui semblaient se bercer à droite et à gauche, comme de grandes gazes d'une couleur indéfinissable qu'une brise aurait agitées sur le flanc de toutes ces collines.

Leur grande silhouette se projetait en avant, de l'autre côté de la vallée; la lumière s'étendait, claire et blanche, autour de la lune, et devenait de plus en plus humide et tendre en s'approchant du haut du faîte inégal des montagnes. Tous les contours, toutes les lignes saillissaient librement, grâce à leur teinte grise qui surplombait les grandes masses noires du maquis. Le ciel semblait haut, et la lune avait l'air d'être lancée et perdue au milieu; tout alentour elle éclairait l'azur, le pénétrait de blancheur, laissant tomber sur la vallée en pluie lumineuse ses vapeurs d'argent qui, une fois arrivées à la terre, semblaient remonter vers elle comme de la fumée.


L'AUBERGE

Il était tard quand nous sommes arrivés à Ghisoni, maigre village où il me semblait impossible de loger des honnêtes gens. On nous a conduits devant une grande maison grise et délabrée. Quoiqu'il fût nuit, je ne voyais aucune lumière aux fenêtres, et la porte qui s'ouvrait sur la rue était celle d'une salle basse où grognaient des pourceaux. A un angle de cette pièce enfumée était placée une large échelle en bois et dont les marches peu profondes ne permettaient de monter qu'en se tournant de côté. Nous avons trouvé le maître et sa femme qui ne nous attendaient que le lendemain. Ils se sont donc beaucoup excusés sur ce qu'ils avaient déjà dîné, et se sont mis tout de suite à préparer notre repas. La maîtresse était une grande femme maigre, vêtue d'une robe bleue faite sans doute d'après une gravure de mode du temps de l'Empire, c'est là, du reste, tout ce que je puis dire d'elle, car elle ne nous a pas adressé un mot et nous a servis silencieusement et respectueusement comme une servante.


LE MAQUIS DE LA MÉMOIRE

Vallées pleines d'ombre, maquis de myrtes, sentiers sinueux dans les fougères, golfes aux doux murmures dans les mers bleues, larges horizons de soleil, grandes forêts aux pins décharnés, confidences faites dans le chemin, figures qu'on rencontre, aventures imprévues, longues causeries avec des amis d'hier, tout cela glisse emporté et vite s'oublie pour l'instant, mais bientôt se resserre dans je ne sais qu'elle synthèse harmonieuse qui ne vous présente plus ensuite qu'un grand mélange suave de sentiments et d'images où la mémoire se reporte toujours avec bonheur, vous replace vous-même et vous les donne à remâcher, embaumés cette fois de je ne sais quel parfum nouveau qui vous les fait chérir d'une autre manière.


LES ANIMAUX DOMESTIQUES

Les moutons de la Corse sont tous noirs, petits, de forme nerveuse; leurs yeux sont rouges, bien plus grands et plus ardents que ceux des nôtres. Ils portent au milieu du front une houppe épaisse, touffue, qui leur ombrage la tête et leur donne un aspect étrange. Les porcs ressemblent généralement aux sangliers : tête allongée, pattes hautes et fines. On m'a expliqué cette ressemblance en me disant qu'ils provenaient souvent du croisement des sangliers avec les truies qu'on laisse courir dans le maquis. Les troupeaux sont un fléau pour le propriétaire corse; ils ravagent tout ce qui se trouve sur leur passage, et il y aurait souvent un héroïsme étourdi à arrêter un pourceau dans son repas. Les chiens corses n'ont rien de remarquable, généralement rouges, laids et peu caressants, moins intelligents, il me semble que nos chiens de berger. Les cheveaux qu'on voit dans l'île sont de deux espèces : corses ou sardes, les premiers infiniment préférables aux seconds; ils tiennent un peu du cheval arabe par le cou allongé et marqué, la tête carrée et droite. Les cheveaux sardes sont plus gras, plus lourds; on les reconnaît surtout à leur encolure épaisse, à la pose fatiguée quand ils sont sans cavaliers.


LES CHÊNES-LIÈGES

Nous sommes descendus à travers de grands maquis et des chênes-lièges jusqu'à l'immense plaine qui forme tout le littoral oriental de la Corse et qui s'étend depuis Bonifacio jusqu'à Bastia. Elle est inculte dans sa plus grande partie, couverte çà et là d'un maquis dont la touffe de verdure paraît de loin au milieu de cette terre blanche; on en a brûlé, manières de défricher adoptée dans toute la Corse, mais tous les efforts, la plupart du temps, n'ont pas été au-delà et les jeunes pousses reparaissent entre les arbustes calcinés. De temps à autre un grand chêne-liège décharné élève son branchage clairsemé sans donner d'ombrage; ailleurs, nous allons dans des sentiers à travers de hautes fougères, et chacun voit la tête de celui qui le précède passer rapidement, en mille détours, le long de leur tige.


CRÉPUSCULE

Le jour baissait et toutes les montagnes prenaient des teintes vineuses et vaporeuses. Au crépuscule, le paysage agrandissait toutes ses lignes et ses perspectives, et des rayons de soleil couchant passaient en grandes lignes droites lumineuses entre les gorges des montagnes; tout le ciel était rouge feu, comme incendié par le soleil.


L'ORANGE COUPÉE

On commence à connaître ce que c'est qu'un village de la Corse. Situé sur un monticule, dans une grande vallée, il est dominé de tous les côtés par des montagnes qui l'entourent en entonnoir. Le système montagneux de la Corse à proprement parler, n'est point un système; imagninez une orange coupée par le milieu, c'est là la Corse. Au fond de chaque vallée, de temps en temps un village, et pour aller au hameau voisin il faut une demie-journée de marche et passer quelquefois trois ou quatre montagnes. La campagne est partout déserte; où elle n'est pas couverte de maquis, ce sont des plaines, mais on n'y rencontre pas plus d'habitations, car le paysan cultive encore son champ comme l'Arabe : au printemps il descend pour l'ensemencer, à l'automne il revient pour faire la moisson; hors de là il se tient chez lui sans sortir deux fois par an de son rocher où il vit sans rien faire. (...)


LUMIÈRES

Nous nous sommes enfoncés dans la montagne. La route en suit toutes les ondulations et fait souvent des coudes sur les flancs du maquis, de sorte que la vue change sans cesse et que le même tableau montre graduellement toutes ses parties et se déploie avec toutes ses couleurs, ses nuances de ton et tous les caprices de son terrain accidenté. (...) Toute la route était déserte, et l'œil ne découvrait pas un seul pan de mur. Tantôt à l'ombre et tantôt au soleil, suivant que la silouhette des montagnes que nous longions s'avançait ou se retirait, nous allions au petit trot, baissant la tête, éblouis que nous étions par la lumière qui inondait l'air et donnait aux contours des rochers quelque chose de si vaporeux et de si ardent à la fois qu'il était impossible à l'œil de les saisir nettement. Nous sommes descendus à travers les broussailles et les granits éboulés, traînant nos cheveaux par la bride.


LA MER

La mer était calme, le soleil, donnant dessus, éclairait son azur qui paraissait plus limpide encore; ses rayons faisaient tout autour des rochers à fleur comme des couronnes de diamant qui les auraient entourés; elles brillaient plus vives et plus scintillantes que les étoiles. La mer a un parfum plus suave que les roses, nous la humions avec délices; nous aspirions en nous le soleil, la brise marine, la vue de l'horizon, l'odeur des myrtes, car il est des jours heureux où l'âme aussi est ouverte au soleil comme la campagne et, comme elle, embaume de fleurs cachées que la suprême beauté y fait éclore. On se pénètre de rayons, d'air pur, de pensées suaves et intraduisibles; tout en vous palpite de joie et bat des ailes avec les éléments, on s'y attache, on respire avec eux, l'essence de la nature animée semble passée en vous dans un hymen exquis, vous souriez au bruit du vent qui fait remuer la cime des arbres, au murmure du flot sur la grève; vous courez sur les mers avec la brise, quelque chose d'éthéré, de grand, de tendre plane dans la lumière même du soleil et se perd dans une immensité radieuse comme les vapeurs rosées du matin qui remontent vers le ciel.


LES PÂTRES

On retrouve en Corse beaucoup de choses antiques : caractère, couleur, profil de têtes. On pense aux vieux bergers du Latium en voyant ces hommes vêtus de grosses étoffes rousses; ils ont la tête pâle, l'œil ardent et couleur de suie, quelque chose d'inactif dans le regard, de solennel dans tous les mouvements; vous les rencontrez conduisant des troupeaux de moutons qui broutent les jeunes pousses des maquis, l'herbe qui pousse dans les fentes du granit des hautes montagnes; ils vivent avec eux, seuls dans les campagnes, et le soir quand on voyage, on voit tout à coup leurs bêtes sortir d'entre les broussailles, çà et là sous les arbres, et mangeant les ronces. Éparpillés au hasard, ils font entendre le bruit de leurs clochettes qui remuent à chacun de leurs pas dans les broussailles. A quelque distance se tient leur berger, petit homme noir et trapu, véritable pâtre antique, appuyé tristement sur son long bâton. A ses pieds dort un chien fauve. La nuit venue, ils se réunissent tous ensemble et allument de grands feux que du fond des vallées on voit briller sur la montagne. Toutes les côtes chaque soir sont ainsi couronnées de ces taches lumineuses qui s'étendent dans tout l'horizon.


RUINES

Dans l'immense baie que la mer découpe devant nous, à quatre lieues en face, était la ville d'Aleria. On nous dit que des flottes pouvaient contenir dans ce port comblé et qu'il ne faudrait qu'enlever les sables pour en faire demain le plus beau du monde. Elle garde un renom de splendeur passée. Quand l'avait-elle ? Personne ne vous le dira; il y a sans doute bien des siècles qu'elle regarde ainsi en face l'Italie sans se lever de ses sables et que les lièvres viennent brouter le thym dans les pierres de son aqueduc. Ensevelie dans cette plaine vide et blanche elle me semblait une de ces cités de l'Orient, mortes depuis longtemps et que nous rêvons si tristes et si belles, y replaçant tous les rêves de grandeur que l'humanité a eus. Cependant nous marchions sur la crête de petites collines, dans des cailloux de cuivre qui ressortaient de sous terre comme des bronzes antiques; des plantes sauvages poussaient parmi eux, tout était pavé d'airain rouge et noir; le soleil brillait dessus, et les rayons qui tombaient sur les arêtes saillantes en rebondissaient en paillettes.


LA MER TYRRHÉNIENNE

Enfin nous parvînmes, vers le soir, sur le plateau. Nous voyions à nos côtés toutes les vallées et toutes les montagnes qui s'abaissaient en descendant vers la mer; les ondulations des coteaux avaient des couleurs diversement nuancées suivant qu'ils étaient couverts de maquis, de châtaigniers, de pins, de chênes-lièges ou de prairies; en face de nous et dans un horizon de plus de trente lieues, s'étendait la mer Tyrrhénienne, comprenant l'ïle d'Elbe, Sainte-Christine, les îles Caprera, un coin de la Sardaigne; à nos pieds s'étendait la plaine d'Aléria, immense et blanche comme une vue de l'Orient, où allaient se rendre toutes les vallées qui partaient en divergeant du centre où nous étions; et là, en face, au fond de cette mer bleue où les rayons de soleil tracent sur les flots de grandes lignes qui scintillent, c'est la Romagne, c'est l'Italie ! On ne saurait dire ce qui se passe en vous à de pareils spectacles; je suis resté une demi-heure sans remuer, et regardant comme un idiot la grande ligne blanche qui s'étendait à l'horizon.


BASTIA

Bastia paraît de loin étendue au bas du cap Corse, au fond du golfe; son phare brillait dans les flots, et la nuit était déjà venue quand nous entrâmes dans les rues de la ville.

Il ne nous restait plus qu'une journée, qu'une journée et tout était fini ! Adieu la Corse, ses belles forêts, sa route de Vico au bord de la mer; adieu ses maquis, ses fougères, ses collines, car Bastia n'est pas la Corse; c'en est la honte, disent-ils là-bas. Sa richesse, son commerce, ses mœurs continentales, tout la fait haïr du reste de l'île. Il n'ya que là, en effet, que l'on trouve des cafés, des bains, un hôtel, où il y a des calèches, des gants jaunes et des bottes vernies, toutes les commodités des sociétés civilisées. Bastiacci, disent-ils, méchants habitants de Bastia, hommes vils qui ont quitté les mœurs de leurs ancêtres, pour prendre celles de l'Italie et de la France. Il est vrai que les petits commis des douanes et de l'enregistrement, les surnuméraires des domaines, les officiers en garnison, toute la classe élastique désignée sous le nom de jeunes gens, n'a pas besoin, comme à Ajaccio, de faire de temps en temps de petites excursions à Livourne et à Marseille pour bannir la mélancolie, comme on dit dans les chansons; ces messieurs profitent ici de l'avilissement du caractère national.

Malgré tous ces avantages incontestables pour le consommateur, qu'il y a loin de Bastia à Ajaccio, cette ville si éclairée, si pure de couleur, si ouverte au grand air, où les palmiers poussent sur la place publique et dont la baie vaut, dit-on, celle de Palerme. A Bastia, les rues au contraire sont petites, noires, encombrées de monde; son port est étroit, malaisé; la grande place Saint-Laurent ne vaut pas à coup sûr l'esplanade qui est devant la forteresse ni la terrasse du cardinal Fesch où je me suis promené le dernier soir à Ajaccio.

Le palais est inachevé, la lune entrait par les vitres et se jouait dans les grandes pièces nues; les escaliers étaient vides et sonores. Du haut de la terrasse j'ai revu la baie avec toutes les côtes qui l'entourent. La lune en face se reflétait dans les flots; suivant qu'elle montait dans le ciel, son image prenait sous l'eau des formes changeantes, tantôt celle d'un immense candélabre d'argent, tantôt celle d'un serpent dont les anneaux montaient en droite ligne à la surface et dont le corps remuait en ondulant; les montagnes étaient éclairées, et de l'autre côté, au large, à travers les ombres, la grande immensité azurée apparaissait toute sereine.